Je suis terriblement choqué par les gens
qui vous disent qu’on est libre,
que le bonheur se décide,
que c’est un choix moral.
Les professeurs d’allégresse pour qui la tristesse
est une faute de goût,
la dépression une marque de paresse,
la mélancolie un péché.
Je suis d’accord, c’est un péché,
c’est même le péché mortel,
mais il y a des gens qui naissent pécheurs,
qui naissent damnés et que tous leurs efforts,
tout leur courage, toute leur bonne volonté n’arracheront pas à leur condition.
Entre les gens qui ont un noyau fissuré
et les autres,
c’est comme entre les pauvres et les riches,
c’est comme la lutte des classes,
on sait qu’il y a des pauvres qui s’en sortent
mais la plupart, non, ne s’en sortent pas
et dire à un mélancolique que le bonheur
est une décision,
c’est comme dire à un affamé
qu’il n’a qu’à manger de la brioche.
Emmanuel Carrère ~ D'autres vies que la mienne

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